Tristes Tropiques
1955
p. 262
« … leur accueil rébarbatif, la nervosité manifeste du chef, suggéraient qu'on leur avait un peu forcé la main. Nous n'étions pas rassurés, les Indiens non plus ; la nuit s'annonçait froide ; comme il n'y avait pas d'arbre, nous fûmes réduits à coucher par terre à la manière nambikwara. Personne ne dormit : on passa la nuit à se surveiller poliment. Il eût été peu sage de prolonger l'aventure. J'insistai auprès du chef pour qu'on procédât aux échanges sans tarder. Alors se place un extraordinaire incident qui m'oblige à remonter un peu en arrière. On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l'exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour, je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l'évidence : ils écrivaient, ou plus exactement, cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu'ils pussent alors concevoir, car je n'avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l'effort s'arrêtait là ; mais le chef de bande voyait loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l'écriture. »
Cited in De la grammatologie p.173
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
p. 3
« Il est superflu de souligner qu'on ne trouvera ici une étude exhaustive de la vie et de la société Nambikwara. Nous n'avons pu partager l'existence des indigènes que pendant la période nomade, et cela seul suffirait à limiter la portée de notre enquête. Un voyage entrepris pendant la période sédentaire apporterait sans doute des informations capitales et permettrait de rectifier la perspective d'ensemble. Nous espérons pouvoir l'entreprendre un jour » (p. 3).
Cited in De la grammatologie p.174
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
p. 40n1
Les Nambikwara du groupe (a) ignorent complètement le dessin, si l'on excepte quelques traits géométriques sur des calebasses. Pendant plusieurs jours, ils ne surent que faire du papier et des crayons que nous leur distribuions. Peu après, nous les vîmes fort affairés à tracer des lignes ondulées. Ils imitaient en cela le seul usage qu'ils nous voyaient faire de nos blocs-notes, c'est-à-dire écrire, mais sans en comprendre le but et la portée. Ils appelèrent d'ailleurs l'acte d'écrire : iekariukedjutu, c'est-à-dire "faire des raies…" »
Cited in De la grammatologie p.174
De l'origine du langage
1958
p. 90
« dans les langues les plus anciennes, les mots qui servent à désigner les peuples étrangers se tirent de deux sources ; ou de verbes qui signifient begayer, balbutier, ou de mots qui signifient muet ».
Cited in De la grammatologie p.175
La Chine. Aspects et fonctions de l'écriture in L'Ecriture et la psychologie des peuples: actes de colloque
p. 33
« Le mot wen signifie ensemble de traits, caractère simple d'écriture. Il s'applique aux veines des pierres et du bois, aux constellations, représentées par des traits reliant les étoiles, aux traces de pattes d'oiseaux et de quadrupèdes sur le sol (la tradition chinoise veut que l'observation de ces traces ait suggéré l'invention de l'écriture), aux tatouages ou encore, par example, aux dessins qui ornent les carapaces de la tortue. ("La tortue est sage, dit un texte ancien – c'est-à-dire douée de pouvoirs magico-religieux – car elle porte des dessins sur son dos.") Le terme wen a désigné, par extension, la littérature et la politesse des mœurs. Il a pour antonymes les mots wu (guerrier, militaire) et zhi (matière brut non encore polie ni ornée). »
Cited in De la grammatologie p.175
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
p. 123
« une innovation culturelle inspirée par nos propres dessins »
Cited in De la grammatologie p.176
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
p. 123 (figure 19)
Or il ne s'agit pas seulement de dessins représentatifs (cf. figure 19, p. 123) montrant un homme ou un singe, mais de schémas décrivant, expliquant, écrivant une généalogie et une structure sociale.
Cited in De la grammatologie p.176
Entretiens avec Claude Lévi-Strauss
1961
p. 29
« Je sais bien que les peuples que nous appelons primitifs ont souvent des capacités de mémoire tout à fait stupéfiantes, et on nous parle de ces populations polynésiennes qui sont capables de réciter sans hésitation des généalogies qui portent sur des dizaines de générations, mais cela a tout de même manifestement des limites. »
Cited in De la grammatologie p.177
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
« Mais le chef de la bande voyait plus loin… » De ce chef de bande, la thèse nous dit qu'il est « remarquablement intelligent, conscient de ses responsabilités, actif, entreprenant et ingénieux. » « C'est un homme d'environ trente-cinq ans, marié à trois femmes. » « … Son attitude vis-à-vis de l'écriture est très révélatrice. Il a immédiatement compris son rôle de signe, et la supériorité sociale qu'elle confère. »
Cited in De la grammatologie p.177
Tristes Tropiques
1955
pp. 262-263
« Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l'écriture. Aussi m'a-t-il réclamé un bloc-note et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l'examine anxieusement, comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n'en convient pas ; et il est tacitement entendu, entre nous, que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque immédiatement, et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires. »
Cited in De la grammatologie p.177
La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara
1948
p. 89
« Or à peine avait-il rassemblé tout son monde qu'il tira d'une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu'il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci un arc et des flèches, un sabre d'abattis ! à tel autre, des perles ! pour ses colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu'espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu'il avait obtenu l'alliance du blanc et qu'il participait à ses secrets. Nous étions en hâte de partir, le moment le plus redoutable était évidemment celui où toutes les merveilles que j'avais apportées seraient réunies dans d'autres mains. Aussi je ne cherchai pas à approfondir l'incident et nous nous mîmes en route, toujours guidés par les Indiens. »
Cited in De la grammatologie p.178
Tristes Tropiques
1955
pp. 263-264
Après l'« extraordinaire incident », la situation de l'ethnologue reste précaire. Quelques mots en commandent la description : « séjour avorté », « mystification », «climat irritant », l'ethnologue se sent « soudain seul dans la brousse, ayant perdu [sa] direction », « désespéré », « démoralisé », il n'a « plus d'armes » dans une « zone hostile » et il agite de « sombres pensées ». Puis la menace s'apaise, l’hostilité s'efface. C'est la nuit, l'incident est clos, les échanges ont eu lieu il est temps de réfléchir l'histoire,c'est le moment de la veille et de la remémoration. « Encore tourmenté par cet incident ridicule, je dormis mal et trompai l'insomnie en me remémorant la scène des échanges. »
Cited in De la grammatologie p.179
Tristes Tropiques
1955
p. 264
« L'écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara mais non point, comme on aurait pu l'imaginer, au terme d'un apprentissage laborieux. »
Cited in De la grammatologie p.179
Tristes Tropiques
1955
p. 264
« Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela en vue d'une fin sociologique plutôt qu'intellectuelle. Il ne s'agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d'accroître le prestige et l'autorité d'un individu – ou d'une fonction – aux dépens d'autrui. Un indigène encore à l'âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d'autres fins. »
Cited in De la grammatologie p.180
Tristes Tropiques
1955
p. 264
« Après tout, pendant des millénaires et même aujourd'hui dans une grande partie du monde, l'écriture existe comme institution dans des sociétés dont les membres, en immense majorité, n'en possèdent pas le maniement. Les villages où j'ai séjourné dans les collines de Chittagong au Pakistan oriental, sont peuplés d'illettrés ; chacun a cependant son scribe qui remplit sa fonction auprès des individus et de la collectivité. Tous connaissent l'écriture et l'utilisent au besoin, mais du dehors et comme un médiateur étranger avec lequel ils communiquent par des méthodes orales. Or, le scribe est rarement un fonctionnaire ou un employé du groupe : sa science s'accompagne de puissance, tant et si bien que le même individu réunit souvent les fonctions de scribe et d'usurier ; non point seulement qu'il ait besoin de lire et d’écrire pour exercer son industrie ; mais parce qu'il se trouve ainsi, à double titre, être celui qui a prise sur les autres. »
Cited in De la grammatologie p.180
Entretiens avec Claude Lévi-Strauss
1961
p. 43
Cette neutralisation est très précieuse : elle autorise les thèmes a) de la relativité essentielle et irréductible dans la perception du mouvement historique (cf. Race et histoire), b) des différences entre le « chaud » et le « froid » dans la « température historique » des sociétés (Entretiens, p. 43 et passim), c) des rapports entre ethnologie et histoire.
Cited in De la grammatologie p.181