Essai sur l'origine des langues
1817
« Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions arrachèrent les premières voix. »
Cited in De la grammatologie p.270
Essai sur l'origine des langues
1817
« On voit par-là que la peinture est plus près de la nature, et que la musique tient plus à l'art humain. On sent aussi que l'une intéresse plus que l'autre, précisément parce qu'elle rapproche plus l'homme de l'homme et nous donne quelque idée de nos semblables. La peinture est souvent morte et inanimée ; elle vous peut transporter au fond d'un désert : mais sitôt que des signes vocaux frappent votre oreille, ils vous annoncent un être semblable à vous ; ils sont, pour ainsi dire, les organes de l'âme ; et s'ils vous peignent aussi la solitude, ils vous disent que vous n'y êtes pas seul. Les oiseaux sifflent, l'homme seul chante ; et l'on ne peut entendre ni chant ni symphonie, sans se dire à l'instant, Un autre être sensible est ici. » (Chap.XVI.)
Cited in De la grammatologie p.270
Essai sur l'origine des langues
1817
A propos de la distinction entre langage animal et langage humain, que l'Essai égale à la distinction entre non-perfectibilité et perfectibilité, on peut lire ceci : « Cette seule distinction paraît mener loin : on l'explique, dit-on, par la différence des organes. Je serais curieux de voir cette explication » (Fin du chapitre I.)
Cited in De la grammatologie p.271
Essai sur l'origine des langues
1817
« Il est très difficile de déterminer en quoi la voix qui forme la parole diffère de la voix qui forme le chant. Cette différence est sensible, mais on ne voit pas bien clairement en quoi elle consiste ; et, quand on veut le chercher, on ne le trouve pas. M. Dodard a fait des observations anatomiques, à la faveur desquelles il croit, à la vérité, trouver dans les différentes situations du larynx la cause de ces deux sortes de voix ; mais je ne sais si ces observations, ou les conséquences qu'il en tire, sont bien certaines. Il semble ne manquer aux sons qui forment la parole que la permanence pour former un véritable chant : il paraît aussi que les diverses inflexions qu'on donne à la voix en parlant forment des intervalles qui ne sont point harmoniques, qui ne font pas partie de nos systèmes de musique, et qui, par conséquent, ne pouvant être exprimés en notes, ne sont pas proprement du chant pour nous. Le chant ne semble pas naturel à l'homme. Quoique les sauvages de l'Amérique chantent, parce qu'ils parlent, le vrai sauvage ne chanta jamais. Les muets ne chantent point ; ils ne forment que des voix sans permanence, des mugissements sourds que le besoin leur arrache ; je douterais que le sieur Pereyre, avec tout son talent, pût jamais tirer d'eux aucun chant musical. Les enfants crient, pleurent et ne chantent point. Les premières expressions de la nature n'ont rien en eux de mélodieux ni de sonore, et ils apprennent à chanter, comme à parler, à notre exemple. (Le chant mélodieux et appréciable n'est qu'une imitation paisible et artificielle des accents de la voix parlante ou passionnante : on crie et l'on se plaint sans chanter ; mais on imite en chantant les cris et les plaintes ; et comme de toutes les imitations la plus intéressante est celle de la passion humaine, de toutes les manières d'imiter, la plus agréable est le chant. » (Seul le mot chant est souligné par Rousseau.)
Cited in De la grammatologie p.271
Dictionnaire de musique
1776
Dans le Dictionnaire de musique, Rousseau avoue son embarras à l'article chant. Si le chant est bien « une sorte de modification de la voix humaine », il est bien difficile de lui assigner une modalité absolument propre. Après avoir proposé le « calcul des intervalles », Rousseau avance le critère fort équivoque de la « permanence », puis celui de la mélodie comme « imitation... des accents de la voix parlante et passionnante ».
Cited in De la grammatologie p.271
Dictionnaire de musique
1776
« car, comme il y a des langues plus ou moins harmonieuses, dont les accents sont plus ou moins musicaux, on remarque aussi dans ces langues que les voix de parole et de chant se rapprochent ou s'éloignent dans la même proportion : ainsi comme la langue italienne est plus musicale que la française, la parole s'y éloigne moins du chant ; et il est plus aisé d'y reconnaître au chant l'homme qu'on a entendu parler. Dans une langue qui serait toute harmonieuse, comme était au commencement la langue grecque, la différence de la voix de parole et de la voix de chant serait nulle ; on n'aurait que la même voix pour parler et pour chanter : peut-être est-ce encore aujourd'hui le cas des Chinois. »
Cited in De la grammatologie p.272
Essai sur l'origine des langues
1817
Quand il entreprend d'expliquer comment la musique a dégénéré (chapitre XIX), Rousseau rappelle la malheureuse histoire de la langue et de son désastreux « perfectionnement » : « A mesure que la langue se perfectionnait, la mélodie, en s'imposant de nouvelles règles, perdait insensiblement de son ancienne énergie, et le calcul des intervalles fut substitué à la finesse des inflexions. » (Nous soulignons.)
Cited in De la grammatologie p.274
Essai sur l'origine des langues
1817
Dans ce sevrage de la voix de parole, un « nouvel objet » vient usurper et suppléer à la fois les « traits maternels ». Ce qui en souffre alors, c'est l' « accent oral ». La musique se trouve ainsi « privée de ses effets » propres, c'est-à-dire naturels et moraux : « La mélodie étant oubliée, et l'attention du musicien s'étant tournée entièrement vers l'harmonie, tout se dirigea peu à peu sur ce nouvel objet ; les genres, les modes, la gamme, tout reçut des faces nouvelles : ce furent les successions harmoniques qui réglèrent la marche des parties. Cette marche ayant usurpé le nom de mélodie, on ne put reconnaître dans cette nouvelle mélodie les traits de sa mère ; et notre système musical étant ainsi devenu, par degrés, purement harmonique, il n'est pas étonnant que l'accent oral en ait souffert, et que la musique ait perdu pour nous presque toute son énergie. Voilà comment le chant devint, par degrés, un art entièrement séparé de la parole, dont il tire son origine ; comment les harmoniques des sons firent oublier les inflexions de la voix ; et comment enfin, bornée à l'effet purement physique du concours des vibrations, la musique se trouva privée des effets moraux qu'elle avait produits quand elle était doublement la voix de la nature. » (Nous soulignons.)
Cited in De la grammatologie p.275
Essai sur l'origine des langues
1817
« Quand les théâtres eurent pris une forme régulière, on n'y chantait plus que sur des modes prescrits ; et, à mesure qu'on multipliait les règles de l'imitation, la langue imitative s'affaiblissait. L'étude de la philosophie et le progrès du raisonnement, ayant perfectionné la grammaire, ôtèrent à la langue ce ton vif et passionné qui l'avait d'abord rendue si chantante. Dès le temps de Ménalippide et de Philoxène, les symphonistes, qui d'abord étaient aux gages des poètes et n'exécutaient que sous eux, et pour ainsi dire à leur dictée, en devinrent indépendants ; et c'est de cette licence que se plaint si amèrement la Musique dans une comédie de Phérécrate, dont Plutarque nous a conservé le passage. Ainsi la mélodie, commençant à n'être plus si adhérente au discours, prit insensiblement une existence à part, et la musique devint plus indépendante des paroles. Alors aussi cessèrent peu à peu ces prodiges qu'elle avait produits lorsqu'elle n'était que l'accent et l'harmonie de la poésie, et qu'elle lui donnait sur les passions cet empire que la parole n'exerça plus dans la suite que sur la raison. Aussi, dès que la Grèce fut pleine de sophistes et de philosophes, n'y vit-on plus ni poètes ni musiciens célèbres. En cultivant l'art de convaincre on perdit celui d'émouvoir. Platon lui-même, jaloux d'Homère et d'Euripide, décria l'un et ne put imiter l'autre. »
Cited in De la grammatologie p.276
Essai sur l'origine des langues
1817
« Bientôt la servitude ajouta son influence à celle de la philosophie. La Grèce aux fers perdit ce feu qui n'échauffe que les âmes libres, et ne trouva plus pour louer ses tyrans le ton dont elle avait chanté ses héros. Le mélange des Romains affaiblit encore ce qui restait au langage d'harmonie et d'accent. Le latin, langue plus sourde et moins musicale, fit tort à la musique en l'adoptant. Le chant employé dans la capitale altéra peu à peu celui des provinces ; les théâtres de Rome nuisirent à ceux d'Athènes. Quand Néron remportait des prix, la Grèce avait cessé d'en mériter ; et la même mélodie partagée à deux langues, convint moins à l'une et à l'autre. Enfin arriva la catastrophe qui détruisit les progrès de l'esprit humain, sans ôter les vices qui en étaient l'ouvrage. L'Europe, inondée de barbares et asservie par des ignorants, perdit à la fois ses sciences, ses arts, et l'instrument universel des uns et des autres, savoir, la langue harmonieuse perfectionnée. Ces hommes grossiers que le nord avait engendrés accoutumèrent insensiblement toutes les oreilles à la rudesse de leur organe : leur voix dure et dénuée d'accent était bruyante sans être sonore. L'empereur Julien comparait le parler des Gaulois au coassement des grenouilles. Toutes leurs articulations étaient aussi âpres que leurs voix étaient nasardes et sourdes, ils ne pouvaient donner qu'une sorte d'éclat à leur chant, qui était de renforcer le son des voyelles pour couvrir l'abondance et la dureté des consonnes » (ch. XIX).
Cited in De la grammatologie p.277
Émile ou de l'éducation
1966
pp. 97-99
« Remarquez qu'on ne fait jamais donner par l'enfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal qu'il a dans sa poche, et qui ne lui servent qu'à cela. Un enfant donnerait plutôt cent louis qu'un gâteau. »
Cited in De la grammatologie p.280
Émile ou de l'éducation
1966
pp. 97-99
« Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous l'avez vraiment rendu libéral. » (P. 97-99.)
Cited in De la grammatologie p.280
Émile ou de l'éducation
1966
« Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux et bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos enfants, en attendant qu'ils puissent entrer dans leurs cœurs. »
Cited in De la grammatologie p.281
Émile ou de l'éducation
1966
« Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actes de charité, j'aime mieux en faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de m'imiter en cela, comme un honneur qui n'est pas de son âge. »
Cited in De la grammatologie p.281
Émile ou de l'éducation
1966
« Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que d'autres la font. Mais, dans un âge où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. »
Cited in De la grammatologie p.281
Émile ou de l'éducation
1966
« L'homme est imitateur, l'animal même l'est ; le goût de l'imitation est de la nature bien ordonnée ; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imite l'homme qu'il craint, et n'imite pas les animaux qu'il méprise ; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule ; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s'égaler à ce qui vaut mieux qu'eux ; ou, s'ils s'efforcent d'imiter ce qu'ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. »
Cited in De la grammatologie p.282